{"title":"Nourrir le souffle au passage du seuil","authors":"G. Pornin","doi":"10.3917/eslm.147.0155","DOIUrl":null,"url":null,"abstract":"Pour quelles raisons culturelles accorde-t-on une attention si anxieuse a la nutrition des personnes en fin de vie ? La mort medicale est encore a venir lorsque deja s’annonce le crepuscule de la socialite puis l’extinction de la sensorialite et la decrepitude corporelle qui suggerent aux soignants et a la famille leur propre destin. A titre d’hypothese plusieurs explications peuvent etre retenues qui se conjuguent sans doute entre elles. Il importe premierement de veiller a ce que le mourant s’alimente afin qu’il continue a incorporer les vertus du monde, et ce faisant, de lutter encore contre la degenerescence corporelle qui prefigure la destinee cadaverique. Ces vertus s’incarnent dans la cuisine funeraire dans des mets specifiques concentrant des significations vitalistes : force, purete, prime enfance. L’acte de nutrition renvoie, par excellence, a l’attitude maternelle qui fonde, on le sait, le rapport de la personne au monde. Pour diverses raisons, le malade en fin de vie est positionne- se positionne - dans une posture un peu regressive a laquelle repond l’entourage soignant, en particulier des lors que la dimension curative des soins a laisse place a l’accompagnement. L’imaginaire collectif, a su tres tot representer la mort et ses suites sous les metaphores rassurantes de la Mere et de la naissance. Rappelons que la nutrition emprunte la meme voie que la respiration et la parole auxquelles elle se trouve symboliquement associee. Or, nous regardons la respiration et la parole comme des indices primordiaux de la vie. A cet egard, il est possible que l’entourage cherche a compenser cette perte de ces fonctions par l’alimentation a tout prix qui mobilise le meme organe. A cette dimension symbolique et sensorielle se relie la notion de plaisir, porte par la vue, les aromes, les saveurs et les textures.De plus, servir de la nourriture est sans nul doute la plus archaique forme du don, et pour cette raison resume absolument la notion de partage qui fonde idealement la relation sociale. Dans nombre de cultures, on offre de la nourriture ou des objets au defunt qui s’en va, afin que, rendu dans le monde ideal des ancetres, il devienne ainsi pour les vivants, pourvoyeur de biens et de bienfaits. Cette operation est d’autant plus cruciale que surgit dans l’entourage un sentiment de culpabilite a l’egard du defunt qu’on a mal su proteger, dans le cas d’une mort violente, inexpliquee, ou d’une maladie inconnue. L’entourage se sent coupable de poursuivre ici-bas et ce faisant, d’abandonner le defunt a son destin au -dela. Un fort remord d’impuissance est alors projete par les vivants dans le defunt que l’on se represente comme insatisfait, « affame », dans une colere qu’il devient indispensable d’eteindre « pour la paix des vivants ». Ce n’est qu’au tournant du XXeme siecle que l’affaiblissement de l’unanimite religieuse en Occident a estompe des utopies post-mortem qui durant des millenaires ont reuni le destin des vivants et des morts sans solution de continuite. De ce fait, de facon mal consciente souvent, nous sommes depositaires de representations culturelles anciennes qui surgissent, ici et la, dans nos pratiques dont elles permettent d’expliquer certaines modalites. Aux yeux de l’entourage et des soignants, la personne en fin de vie a commence a passer d’un monde a l’autre ; a ce titre elle se tient dans un sas ou les significations s’entremelent, ou les etats se confondent en un continuum. A cet instant, la nutrition pose probleme ; sur un plan physiologique, cela s’entend, mais aussi bien sur un plan symbolique ou tout un outillage culturel est alors mobilise.","PeriodicalId":39457,"journal":{"name":"Etudes sur la Mort","volume":"31 1","pages":"155-167"},"PeriodicalIF":0.0000,"publicationDate":"2015-11-02","publicationTypes":"Journal Article","fieldsOfStudy":null,"isOpenAccess":false,"openAccessPdf":"","citationCount":"0","resultStr":null,"platform":"Semanticscholar","paperid":null,"PeriodicalName":"Etudes sur la Mort","FirstCategoryId":"1085","ListUrlMain":"https://doi.org/10.3917/eslm.147.0155","RegionNum":0,"RegionCategory":null,"ArticlePicture":[],"TitleCN":null,"AbstractTextCN":null,"PMCID":null,"EPubDate":"","PubModel":"","JCR":"Q4","JCRName":"Psychology","Score":null,"Total":0}
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Abstract
Pour quelles raisons culturelles accorde-t-on une attention si anxieuse a la nutrition des personnes en fin de vie ? La mort medicale est encore a venir lorsque deja s’annonce le crepuscule de la socialite puis l’extinction de la sensorialite et la decrepitude corporelle qui suggerent aux soignants et a la famille leur propre destin. A titre d’hypothese plusieurs explications peuvent etre retenues qui se conjuguent sans doute entre elles. Il importe premierement de veiller a ce que le mourant s’alimente afin qu’il continue a incorporer les vertus du monde, et ce faisant, de lutter encore contre la degenerescence corporelle qui prefigure la destinee cadaverique. Ces vertus s’incarnent dans la cuisine funeraire dans des mets specifiques concentrant des significations vitalistes : force, purete, prime enfance. L’acte de nutrition renvoie, par excellence, a l’attitude maternelle qui fonde, on le sait, le rapport de la personne au monde. Pour diverses raisons, le malade en fin de vie est positionne- se positionne - dans une posture un peu regressive a laquelle repond l’entourage soignant, en particulier des lors que la dimension curative des soins a laisse place a l’accompagnement. L’imaginaire collectif, a su tres tot representer la mort et ses suites sous les metaphores rassurantes de la Mere et de la naissance. Rappelons que la nutrition emprunte la meme voie que la respiration et la parole auxquelles elle se trouve symboliquement associee. Or, nous regardons la respiration et la parole comme des indices primordiaux de la vie. A cet egard, il est possible que l’entourage cherche a compenser cette perte de ces fonctions par l’alimentation a tout prix qui mobilise le meme organe. A cette dimension symbolique et sensorielle se relie la notion de plaisir, porte par la vue, les aromes, les saveurs et les textures.De plus, servir de la nourriture est sans nul doute la plus archaique forme du don, et pour cette raison resume absolument la notion de partage qui fonde idealement la relation sociale. Dans nombre de cultures, on offre de la nourriture ou des objets au defunt qui s’en va, afin que, rendu dans le monde ideal des ancetres, il devienne ainsi pour les vivants, pourvoyeur de biens et de bienfaits. Cette operation est d’autant plus cruciale que surgit dans l’entourage un sentiment de culpabilite a l’egard du defunt qu’on a mal su proteger, dans le cas d’une mort violente, inexpliquee, ou d’une maladie inconnue. L’entourage se sent coupable de poursuivre ici-bas et ce faisant, d’abandonner le defunt a son destin au -dela. Un fort remord d’impuissance est alors projete par les vivants dans le defunt que l’on se represente comme insatisfait, « affame », dans une colere qu’il devient indispensable d’eteindre « pour la paix des vivants ». Ce n’est qu’au tournant du XXeme siecle que l’affaiblissement de l’unanimite religieuse en Occident a estompe des utopies post-mortem qui durant des millenaires ont reuni le destin des vivants et des morts sans solution de continuite. De ce fait, de facon mal consciente souvent, nous sommes depositaires de representations culturelles anciennes qui surgissent, ici et la, dans nos pratiques dont elles permettent d’expliquer certaines modalites. Aux yeux de l’entourage et des soignants, la personne en fin de vie a commence a passer d’un monde a l’autre ; a ce titre elle se tient dans un sas ou les significations s’entremelent, ou les etats se confondent en un continuum. A cet instant, la nutrition pose probleme ; sur un plan physiologique, cela s’entend, mais aussi bien sur un plan symbolique ou tout un outillage culturel est alors mobilise.